Beauté des copeaux. A propos des Carnets du lent chemin de Joël Vernet

Entrer dans la lecture, comme respirer enfin.

Eté 2019. Lever du jour. Tout le monde dort dans la vieille maison. Sur le muret du jardin où je suis assis, il y a une tasse de café et un crayon. Les hirondelles volent et chantent. Le soleil sort et dessine l’ombre des iris derrière moi.

J’ouvre le livre jaune et noir que je tiens dans mes mains : les Carnets du lent chemin, Copeaux (1978-2016) de Joël Vernet, édités à la Rumeur libre. Un carnet de route de 500 pages. La vie d’écrivain est un chantier, une scierie dont Joël Vernet a rassemblé les copeaux. J’entre dans la lecture, comme on prend une profonde respiration.

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L’atelier du poète n’est pas encombré d’anecdotes et de faits. Ce n’est pas une chronique. Il est rempli de petites chutes, légères et belles qu’un artisan aurait gardé au fil du temps et re-travaillé pour en faire une oeuvre. Des émanations de choses observées ou pensées, notées sur le vif comme le poète argentin Antonio Porchia définissait ses Voix. Je souligne au crayon, d’un trait régulier, ces émanations – une façon de donner forme à la ferveur de la découverte.

Les livres sont comme des ricochets, ils vont toucher le coeur, même très loin (p.368) et ce livre ricoche en profondeur. Il ricoche parce qu’il touche à des questions essentielles : l’écriture, la lecture, la responsabilité de l’écrivain. Il ricoche parce qu’il redonne leur importance et leur sens à des mots comme amour, coeur, joie, espérance, sensibilité, générosité, lenteur, fragilité. Et il le fait sans mystification, simplement, avec toujours une part de doute, d’incertitude. Il ricoche parce qu’avec la force de l’escargot, il renverse la roue des valeurs dominantes – la société de contrôle, l’orgueil des rentiers, la logique comptable. Il va vers l’humble au sens le plus étymologique du mot : humilis, près de l’humus, près du sol, bas, obscur. Son attention se porte au chant des oiseaux, au brin d’herbe, à la terre sous les ongles du jardinier. Les miettes sur la table brillent comme des perles d’or (p. 197). Il va vers les humbles, les déclassés. Issu d’une famille pauvre de la Margeride, aux confins de la Lozère et de la Haute-Loire, Joël Vernet ne supporte pas la suffisance et le cynisme de ceux qui croient être au dessus de tous, en littérature comme ailleurs. Il y a plus de beauté dans les genêts en fleurs que dans le palais d’un roi (p. 101).

De son enfance sur les Hauts-Plateaux, il tire une grande part de son désir d’écrire. Ses maîtres furent les oiseaux et la vie sauvage. Le désir d’écriture, je le dois -outre toutes les épreuves traversées – aux libellules de mon enfance, lorsque je gardais les bêtes, qui dansaient sous mes yeux dans leur robe multicolore, au dessus du ruisseau, se posant sur les berges, si légères, si légères, si fragiles, et transformant ce lieu anodin en un vrai paradis. Leur candeur m’éblouissait et cet enchantement ne m’a jamais quitté (p. 266).

Le poète doit garder cette sauvagerie en lui, une sauvagerie qui n’est pas brutalité mais intuition et enchantement, une sauvagerie de libellule. Il doit conserver cette candeur, cette capacité à voir le monde avec un regard neuf toujours renouvelé.

J’ai écrit durant plus de trente ans sans m’appuyer sur la culture, la raison, le savoir, les connaissances, la philosophie. J’ai fait table rase, laissant manoeuvrer l’intuition riche de tout ce qui précède et qui serait une épure de la connaissance. Mais j’ai lu aussi tous les livres du monde (p. 171).

Revenir à l’intuition pour inventer, trouver du nouveau et s’arracher à la monotonie. Voilà ce que pourrait être la voie de la poésie. Tu as écrit sur ce que tu ne savais pas, sur l’inconnu, par et grâce à l’inconnu (p. 212). Une phrase comme le vol d’un oiseau, voilà ce que j’ai toujours cherché (p. 244).

Inventer, le verbe revient souvent. Ecrire c’est inventer. Trobar auraient dit les troubadours occitans. Sinon, à quoi bon écrire. Trouver la brèche pour inventer encore (p. 242). Les Carnets ne parlent que de cette quête permanente pour trouver la brèche. Ce travail de jardinier, de labour, de défrichage. Parfois je retourne à la page comme celui qui s’en va, à l’aube, défricher son lopin (p. 103).

Un autre mot important est la joieon pense encore aux troubadours et leur joy d’amor. La joie au sens d’état de grâce intérieure, quand l’invention se fait, quand quelque chose de neuf advient dans la langue, quand il semble qu’on ait trouvé (trobar c’est aussi rencontrer) une forme de beauté. La poésie : le peu de mots, mais des mots en feu, révélant l’essentiel (p. 263).

Si l’écriture est une recherche intérieure, solitaire, elle n’est pas repli. La poésie n’est surtout pas une bouillie élégiaque, sentimentale, non plus le bunker d’un langage comme assiégé, hermétique, illisible. Le poète s’est employé à se dégager des vieilles ornières pour marcher vers la clarté énigmatique. La poésie est l’oiseau de l’amour, armée contre l’imposture, la plainte et la défaite (p. 389).

La poésie est une arme, pas un passe-temps, pas un ornement à la boutonnière. En réinventant le monde, en retrouvant les sources de l’amour, elle prépare l’utopie, elle est utopie. Elle donne des forces, elle éveille. La poésie a une obligation d’éveil, voilà pourquoi les brutes l’assassinent (p. 450).

Ce qui est mort, tout au moins atrophié dans le ruisseau du langage, c’est l’amour. L’amour a été sacrifié à l’artifice, au factice, et les mots se sont effondrés. Le monde a perdu la grâce. L’écrivain, le poète ont pour charge d’inventer de petits barrages qui ouvrent, de permettre au ruisseau de retrouver son élan (p. 175). Cette phrase est d’ailleurs une des plus belles et des plus simples tentatives de définition du travail de l’écriture. Elle sonne juste. Elle ricoche à l’infini.

L’avenir mortifère couve sous les cendres du présent. Que faire ?  Appeler la nuit ensoleillée ? Nous ne sommes plus que des barques qui ramons à contre-courant à travers un silence de cathédrale. Nous n’avons plus de loyaux adversaires, mais des brutes cyniques dont la réalité nous cache toujours le visage au nom d’un libéralisme outrancier. Ce curieux attelage nous a conduits au bord du précipice. Nous y sommes. La poésie peut-elle encore quelque chose contre cela ? Dans les meilleurs instants , je le crois. Voilà pourquoi je ne voudrais pas mourir assoupi. La poésie est ce poisson vivant qui défie toutes les rivières ; elle n’est qu’amour pour tout ce qui vit (p. 425).

Au bord du précipice, nous y sommes. En ce mois d’avril 2020, rien n’est plus vrai. Nous n’avons pas le choix, il faut défier toutes les rivières.

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Sur Carnets du lent chemin :

-Marine Landrot, Télérama, 23/10/2019.

-Angèle Paoli, sur le site Terres de femmes


Présentation et bibliographie de Joël Vernet sur le site de La Rumeur libre : https://www.larumeurlibre.fr/auteurs/joel_vernet

 

 

 

1 commentaire

  1. Joël Vernet, artisan du verbe, trouve un beau relais à travers ton précieux blog, cher Etienne. Humilité, lucidité, élan, dépassement, joie, doutes, bien des mots pourraient servir d’approche. Avec les ricochets et les échos, tu évoques à juste titre la fibre poétique de l’auteur qui se compare à Philippe Jaccottet pour l’humilité et l’éloignement, loin des tapages médiatiques et de la suffisance intellectuelle.
    Je voulais te dire tout le bien que je pense de ton blog.
    François

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